Maine et Loire

Segré. Opposante au régime turc, cette ex-enseignante du lycée Blaise Pascal est détenue en Albanie

Depuis le 4 août, Jülidé Yacizi est emprisonnée en Albanie. Cette ancienne enseignante en philosophie au lycée Blaise Pascal fait l'objet d'un mandat d'arrêt international émis par la Turquie, son pays d'origine, où elle est considérée comme « terroriste » et opposante au régime. Un comité de soutien a été créé à Segré.

Publié : 12h48 par Alexis Vellayoudom

Julidé Yacizi Segré_04 09 26_DR
Julidé Yacizi
Crédit : DR

Elle était loin d'imaginer ce qui allait lui arriver lorsqu'elle a pris ses billets d'avion pour des vacances en Albanie. Le 4 août dernier, Jülidé Yacizi, ex-enseignante de philosophie au lycée Blaise Pascal à Segré, est arrêtée à l'aéroport de Tirana et mise en garde-à-vue. "Elle devait rendre visite à des proches, notamment des membres de son collectif turc", précise Rémy Durand, son compagnon. Sur place, les autorités albanaises l'informent que la Turquie a émis une notice rouge Interpol à son encontre. "C'est une notice qui a été émise il y a quatre mois pour une affaire qui date d'il y a plusieurs années en Turquie. On ne comprend pas comment l'aéroport de Beauvais a pu la laisser partir sans l'informer", confie le Segréen de 27 ans. 

 

Poursuivie pour avoir hébergé un opposant en Turquie

 

L'affaire en question remonte à 2016. À l'époque, Julidé milite activement pour la création d'un parti de gauche en Turquie. À son entrée à l'université, elle côtoie des collectifs d'auteurs de gauche, puis marxiste, proches idéologiquement du mouvement kurde, et opposés au régime de Recep Tayyip Erdogan. "Elle a été poursuivie pour avoir hébergé un opposant politique. Elle est accusée de « complicité logistique avec le terrorisme sans appartenance à la hiérarchie »", raconte l'enseignant en master d'histoire. Pour ces faits, elle écopera de 4 ans et 2 mois de prison, mais elle trouvera finalement une solution pour partir au bout de six mois. S'ensuivra un périple pour fuir en France où elle obtiendra le statut de réfugiée politique en 2021. 

 

 

Les conditions de détention de Julidé
Crédit : Alexis Vellayoudom

 

Au pays des droits de l'Homme, elle passera son master avant d'enseigner la philosophie pendant un an au lycée Blaise Pascal. Cette année, elle avait décidé de reprendre un doctorat à Tours. "D'ailleurs, elle le commence depuis la prison. Là, je lui ai posté des livres. Julidé c'est typiquement la personne qui va me dire qu'elle a pu se concentrer sur sa thèse", sourit Rémy. En détention provisoire dans une prison moderne près de la frontière avec la Macédoine du Nord, elle devra attendre la mi-septembre pour en savoir un peu plus sur son sort. "La Turquie a fait la demande d'extradition en août. Maintenant, ils ont 40 jours pour transmettre le dossier complet de Julidé à l'Albanie. Si le dossier n'est pas envoyé dans ce délai, elle sera libérée d'office.

 

« Elle ne se plaint pas de ses conditions de détention »

 

Ensuite, reste à savoir ce que fera l'Albanie. "Sur le plan juridique, il n'y a aucune raison pour que l'Albanie extrade Julidé. Elle est protégée par le statut de réfugiée. La convention de Genève précise bien le principe de non-refoulement, c'est-à-dire, on ne renvoie pas une personne dans un pays où elle risque d'être persécutée", justifie Rémy. En revanche, sur le plan politique, la situation de l'Albanie est plus complexe. D'un côté, le pays est candidat pour intégrer l'Union européenne et doit s'adapter aux normes de l'UE. De l'autre, ce pays entretient des relations historiques avec la Turquie. "Ce qui nous inquiète, c'est que l'Albanie extrade régulièrement des gens vers la Turquie. On a aussi peur que ça dure et qu'elle devienne un objet politique. En Albanie et en Turquie, il y a plusieurs articles de presse qui sont déjà sortis où elle est présentée comme une terroriste."

Mais ses proches restent optimistes. "L'Albanie a besoin de montrer patte blanche, donc j'ai bon espoir", lâche son compagnon. En attendant, il peut l'appeler quotidiennement depuis une semaine pour prendre des nouvelles. "Elle ne se plaint pas de ses conditions de détention. Elle affirme que ses droits sont respectés. Il y a juste eu un accrochage lors d'une fouille à laquelle elle s'est opposée. Ils ont trouvé un compromis, mais ça reste un moment humiliant. Après, c'est une personne très forte."

 

Des rassemblements à Segré

 

Pour faire avancer les choses, l'avocat albanais a demandé à Rémy d'obtenir une réaction de l'État français. "Il aimerait une déclaration qui fait valoir le statut de réfugiée de Julidé et qui dit "on aimerait la récupérer, et on s'oppose à son extradition vers la Turquie", détaille Rémy. Maintenant, la France agit diplomatiquement, mais pas politiquement. L'ambassade est impliquée et mis en place la protection consulaire, mais ce n'est que du diplomatique." À côté de ça, avec l'aide de ses réseaux auprès de l'Union pour la Reconstruction Communiste, de la France insoumise, mais aussi diverses associations et syndicats, il a lancé une caisse de solidarité. "Que ce soit pour payer les différents frais liés à la prison, appeler de la prison, acheter des shampooings. Enfaite, il y a le service minimum et si vous voulez être dans une situation correcte, vous devez tout payer."

 

Rémy et les Comités de soutien mettent tout en œuvre pour demande sa libération
Crédit : Alexis Vellayoudom

 

En parallèle, des comités de soutien se sont montés à Tours, Rennes, mais surtout à Segré où plusieurs ex-collègues du lycée gardent de très bons souvenirs. "C'est une collègue qu'est devenue une amie après un voyage scolaire à Paris et Bruxelles", confie Gaël Réaubourg-Dufaÿ, enseignante au lycée Blaise Pascal. Aujourd'hui, le Comité compte une vingtaine de membres, des collègues, mais aussi des anciens élèves. "Ça a été perturbant pour ces élèves." Un premier rassemblement a eu lieu le vendredi 4 septembre devant la sous-préfecture. "On a eu une audience avec la sous-préfète où on lui a demandé que la France fasse son travail du point de vue du droit d'asile. On veut que Julidé soit libérée rapidement, que ça ne traîne pas", explique Gaël Réaubourg-Dufaÿ. Un autre rassemblement est prévu la semaine prochaine devant le lycée, où le comité compte demander une réaction officielle à l'Éducationnationale.