Incendie en Gironde. « Dire qu'on n'a pas eu peur, ce n'est pas possible », témoigne ce pompier du Haut-Anjou revenu d'intervention
À 23 ans, le Caporal Enzo Gaultier, pompier au centre de secours de Ménil-Daon, est parti prêter main forte en Gironde pour combattre le mégafeu qui a ravagé jusqu'ici 42 000 hectares. Entre les murs de flammes et la solidarité des habitants, le Mayennais revient sur cette mission hors du commun.
Publié : 9h17 par Alexis Vellayoudom
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C'est un week-end qu'il n'oubliera jamais. À 23 ans, Enzo Gaultier, employé chez Enedis et sapeur-pompier volontaire dans le centre des Deux Rives sur Ménil et Daon, était dans le convoi du Grand Ouest parti aider leurs collègues de Gironde pour combattre ce mégafeu qui a déjà ravagé 42 000 hectares à l'ouest de Bordeaux. Retour sur son expérience.
Enzo, comment tu t'es retrouvé sur le mégafeu en Gironde ?
Mon chef de centre a été appelé parce qu'il était responsable du fourgon d'incendie de Château-Gontier. Comme il était chef, c'était le premier à demander à ses gars. On a été prévenu vers 18h30 le vendredi soir, qu'il fallait un détachement de la Mayenne pour rejoindre la Gironde, avec toute la colonne Grand Ouest, c'est-à-dire tous les départements de l'Ouest. J'ai répondu positivement. Un quart d'heure après, il m'a appelé pour me dire que j'étais pris et que j'avais 30 minutes pour faire mon sac et rejoindre les gars à Château-Gontier. Là, on n'a pas eu le temps de se retourner. On est parti de Château-Gontier avec deux engins à pompe, on a rejoint Carquefou en Loire-Atlantique, où on a retrouvé une partie de la colonne qui descendait avec nous. Et vers 2h du matin, on est arrivé à Niort pour rejoindre la colonne qui s'était constituée avec d'autres départements, puis direction Bordeaux. En tout, on a mis 8h30 pour descendre de la Mayenne avec plus de 120 hommes, dont trois de mon centre, une vingtaine de fourgons incendies et plusieurs autres véhicules. Ça faisait une bonne grosse colonne.
Une fois arrivé sur place, quelle était votre mission ?
On est arrivé à 5h à Mérignac. Une heure plus tard, on partait sur Saint-Jean-d'Illac pour se mettre en poste à la caserne. Et après, on a eu notre première mission qui était le traitement des lisières entre Sainte-Hélène et Lacanau. On devait se poster dans une ligne d'appui pour ne pas que le feu passe.
Qu'est-ce que vous constatez en arrivant ?
La ligne d'appui était constituée de plusieurs dizaines de camions sur une distance assez importante donc quand on voit autant de moyens engagés sur une ligne de front, on peut parler de scène de guerre. On sait que l'ennemi, le feu, va arriver en face. Et il a une intensité hors normes. Je pense qu'on n'a jamais vu ça en France, un feu aussi costaud quoi. Après, nous sur la première ligne d'appui, on n'a pas vu les flammes parce que le vent a tourné, mais par contre le reste du séjour, c'était des murs de flammes. Ça attaque jusqu'aux cimes des arbres, les arbres font 20 mètres, c'est 20 mètres de flammes. Et nous, on est avec nos petites lances en bas, et puis on essaie de se protéger quoi.
Qu'est-ce qui vous a marqué ?
À Cestas, on a aussi défendu un poste électrique d'Enedis où si le feu passait, ça coupait l'électricité pour la moitié de la ville de Bordeaux. C'était un gros enjeu stratégique celui-là. On y est resté deux heures, mais là encore le vent a tourné. Et là, on a refait une ligne d'appui avec une cinquantaine de fourgons pour éviter qu'il saute la route. Et là, honnêtement, si on reprend les termes des chefs de secteur, ils nous ont dit attendez-vous à vous prendre la branlée du siècle, parce que le feu, il avait pris de l'intensité avec les vents, et puis la puissance dégagée des flammes, ça allait être terrible, sauf que le vent a encore tourné, il n'est pas venu sur nous, il a refait demi-tour. Après, on a vu des maisons brûlées, des villages fantômes, parce que tout était évacué. On a essayé de défendre des maisons, mais on est impuissants à un certain moment.
Les conditions étaient difficiles.
On est très dépendants du climat, du vent, de la chaleur, de la température aussi extérieure. On a eu beaucoup de soucis avec le vent, c'est pour ça que la colonne au Grand Ouest a été engagée vendredi, parce que le vent, jusqu'à vendredi matin, il poussait vers la mer, vers l'Ouest. Et nous, on a été engagés parce que le vent a tourné à 15 heures vers l'Est donc vers la métropole de Bordeaux. Et puis, il y a le pin, le problème de cette essence, c'est que les pommes de pin, elles explosent et ça fait des sautes de feu. Nous, on a eu une saute de feu, on attaquait le feu à gauche de la route, la pomme de pain a explosé, elle a fait 260 mètres en arrière sur la lisière de droite, donc il a fallu qu'on change toutes nos lances et qu'on s'attaque à 200 mètres pour ne pas qu'il passe. Je suis pompier depuis 7 ans, c'est le plus gros feu de ma carrière.
Vous avez le temps d'avoir peur sur ce type d'intervention ?
Aujourd'hui, dire qu'on n'a pas eu peur, ce n'est pas possible. On est pompier, on n'est pas des héros. On est obligé d'avoir un stress qui est du bon stress, mais c'est mélangé avec la peur. Si on se fait enfermer par le feu, comment on va faire pour sortir ? Même si on se dévoue pour sauver des biens et le patrimoine français, et en même temps, si on se fait encercler, on est mort. Celui qui dit qu'il n'a pas peur, pour moi, ce n'est pas possible. On a tous eu un moment où on a pris un bon coup de stress, on s'est dit, il va falloir qu'on y aille, parce que si on se fait encercler, on est mort. Après, je suis devenu pompier, c'est pour vivre des moments de cohésion comme ça dans des moments difficiles. On y va, c'est pour aider. On sait qu'on va morfler, mais j'étais très heureux de partir. Après, oui, la famille, les parents... Quand j'ai dit à ma mère que je partais, il y a eu un blanc. En plus, ils rentraient de vacances. Ils m'ont vu une heure et je suis reparti. Mais ma famille me soutient, c'est important pour avancer.
Vous aviez aussi la fatigue à gérer.
On est partis vendredi soir, la première nuit qu'on a fait, c'est le samedi soir. Vendredi, j'ai fait ma journée de taf, je suis parti le soir. On est descendu, 9h de route dans un fourgon d'incendie, pour dormir, ce n'est pas possible. On a dormi le samedi soir à 23h. On s'est relevé à minuit et demi le dimanche soir pour repartir sur le secteur. Et on s'est recouché le dimanche soir à 23h30, donc on a fait des journée de plus de 20h. Physiquement, c'était dur. Souvent, quand on attendait, je tirais le marchepied du fourgon et je dormais dessus. Je faisais une petite pause, et puis hop, après, ça repartait. Il n'y a pas de choix. Quand on est vraiment usé et qu'on crapahute depuis le matin dans les bois, il y a un moment le corps a besoin de se reposer.
Autour de vous, il y a eu un élan de solidarité. C'était une force pour toi ?
Deux heures avant d'arriver à Bordeaux, quand on descendait, on a pris je ne sais pas combien d'appels de phares, de klaxons, des gens qui sortaient les mains par la fenêtre pour nous encourager à aller combattre ce feu. Pour un pompier, même si on ne fait pas ça pour la reconnaissance, on fait ça parce qu'on aime ça et qu'il faut défendre, mais quand au bout de 24 heures, tu n'as pas dormi, tu es dans les flammes et que tu ressors de la forêt, tu arrives dans les points de repos où tout le monde te remercie, te serre la main, ça, ça fait chaud au cœur, ça te rebooste à repartir. Dès que tu as des soutiens de population, des gens qui te remercient, même pour nous amener à manger ou à boire. Ils te déposaient des pack d'eau, des sodas pour te revigorer un peu, avec un petit merci et puis bon courage, les gars. Là, ça te retourne. Moi, ça me rebooste.
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Comment s'est passé ton retour ?
Physiquement, je suis fatigué. Mentalement, c'est prenant aussi, parce qu'on est toujours sur le qui-vive de la sécurité des uns des autres, on pense à notre équipage. C'est ce que dit le colonel, "vous partez à 12, vous revenez à 12". On est toujours en train de jeter un oeil sur les autres et puis on se discute entre nous, on demande si ça va, si t'as pas de bobos ou alors si le corps, il ne dit pas stop, quoi. Et puis, au niveau mental, le plus compliqué, c'est parler aux civils qui sont en attente de savoir si leurs maisons ont brûlé. On fait un peu la sourde d'oreille, on ne sait pas, mais il y a des suppositions que leur maison est peut-être brûlée. C'est dur de se confronter à la peine des gens. Mentalement, c'est un peu lourd.
Ce type d'incendie, tu t'attends à en voir davantage ?
En Mayenne, on n'est pas tellement formé pour ça, mais on se sert de la compétence des autres SDIS. J'ai travaillé avec le SDIS des Bouches-du-Rhône pendant un après-midi. Eux, ils connaissent les feux de forêt donc on écoute, on apprend de ces gens-là qui sont performants et compétents sur ces domaines, puis on se met à la page. Après mon lieutenant disait hier "plus les années passent, plus ont devient des pompiers du climat". Il a raison. Les chaleurs, les périodes de sécheresse, plus ça va aller, plus ça va remonter par chez nous.
Hier, Enzo a été relevé par une autre équipe mayennaise. En Gironde, le feu est stabilisé, mais la hausse des températures et un vent plus sec font craindre de possibles reprises de feu. À cette heure, 2 700 sapeurs-pompiers sont toujours mobilisés. Les flammes ont ravagé 42 000 hectares et 93 sapeurs-pompiers ont été blessés.
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