Mobilisation des agriculteurs. "On souffre aussi de l'isolement", témoigne un éleveur du Haut-Anjou

Maine et LoireMayenne

Fortement mobilisés ces derniers jours, les agriculteurs réclament une meilleure rémunération et une meilleure considération. Avec peu de temps libre et la menace de dettes, l'isolement social guette aussi la profession, alerte Jacky, éleveur à Champigné.

7 février 2024 à 15h06 par Marie Chevillard

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Selon cet éleveur de Champigné, "un agriculteur peut vite se sentir isolé de la société normale".
Crédit : Marie Chevillard

"Si un agriculteur rencontre des difficultés, il ne doit pas hésiter à en parler." C'est le message martelé par Jacky, éleveur en production laitière, de canards de Barbarie et céréalier à Champigné (Les Hauts-d'Anjou), avec sa compagne. À 63 ans, l'agriculteur partage les revendications de ses collègues, pour une meilleure rémunération de leur travail. "On gagne à peine 1200 euros par mois, soit l'équivalent d'à peine 4 euros de l'heure, déplore-t-il. Dans quel autre secteur d'activité ce serait possible ?!" 

L'éleveur pointe aussi une conséquence moins visible du grand public : l'isolement des agriculteurs. Il raconte son propre parcours : "début 2018, nous avions trop de dettes de trésorerie, donc nous nous sommes engagés dans un plan de redressement judiciaire sur dix ans, après une sauvegarde judiciaire et 18 mois d'observation. On a même touché le RSA une année, parce qu'on n'avait plus de revenus. Dans ce cas-là, il ne faut pas hésiter à en parler autour de soi : pour faire le point déjà, et ensuite, trouver des solutions de sortie, soit en restant agriculteurs, soit éventuellement en changeant de métier si ça ne va plus."

 

La peur de "se retrouver SDF"

 

Dans cette période difficile à vivre psychologiquement, pas évident de demander de l'aide. Mais Jacky insiste : "parfois, il faut hurler pour se faire entendre, comme ça, les autres le voient... Il n'y a pas de honte à dire ses difficultés. Et surtout ne pas aller trop loin, parce qu'après, on a tendance à broyer du noir et on peut avoir l'impression qu'à chaque instant, l'huissier va arriver dans la cour et tout vendre. On a l'impression qu'on va se retrouver SDF, parce qu'on n'a pas le droit au chômage."

Le témoignage de Jacky, éleveur à Champigné "Il n'y a pas de honte à dire ses difficultés"
Crédit : Marie Chevillard

Une charge mentale qui peut parfois mener jusqu'au suicide, même si l'éleveur ne prononce pas pudiquement le mot. Les statistisques sont glaçantes : selon la MSA (Mutualité sociale agricole), un agriculteur se suicide tous les deux jours environ. "Il ne faut pas s'enfermer ni s'isoler, parce c'est ce qui est le plus mauvais, estime l'agriculteur. Des gens nous ont quittés, on pense bien à eux... Le stress, ça provoque un dérèglement de l'humain, et malheureusement, on n'a pas beaucoup de ressources. Mais la vie compte."

 

Sans temps libre, "être déconnecté par rapport aux autres"

 

D'où l'importance des rares moments de répit et de loisirs dans la semaine. Pour Jacky, c'est "la chasse, une matinée par semaine. ça me permet de voir autre chose, de discuter avec d'autres personnes de d'autres professions". Cette charge de travail, au détriment de la vie personnelle, peut également décourager des jeunes à reprendre une exploitation agricole. Alors qu'il réfléchit à la transmission de sa ferme, l'éleveur dit "ne pas souhaiter qu'un jeune s'installe pour gagner trois francs six sous et qu'il regrette après son installation. Certains jeunes, ce n'est pas qu'ils ne veulent pas s'installer, mais ça leur fait peut-être peur d'être déconnecté par rapport aux copains et copines qui font d'autres professions, parfois à 35 heures par semaine. En ce qui concerne le temps libre, c'est une décision longue à prendre." 

Jacky, éleveur : "En reprenant une ferme, les jeunes ont peur d'être déconnectés des autres"
Crédit : Marie Chevillard

La problématique de la transmission va être de plus en plus forte dans les prochaines années, puisqu'une ferme sur deux est gérée par un exploitant âgé de 55 ans ou plus

En cas de difficulté, plusieurs associations peuvent aider les agriculteurs : Solidarité paysans, le Samu social agricole dont Jacky est adhérent, ou encore la ligne d'écoute mise en place par la MSA 7j/7 24h/24 au 09 69 39 29 19.